Les sports de l'adepte
Par Henri Durville · Extrait de la revue Eudia (1928) · Édition établie et annotée par Academia Platonica
Dans cet article, Henri Durville envisage le sport comme un moyen d'éducation du corps au service de l'équilibre intérieur. Sa défense de la modération et de la maîtrise des gestes s'accompagne de jugements physiologiques caractéristiques de son époque, que de brèves notes replacent dans leur contexte.
Texte de 1928
Tu ne dois négliger aucune occasion de développer ton corps, d'assurer la maîtrise et la souplesse de tes gestes, de rendre ta machine humaine digne du mécanicien supérieur qu'est ton esprit en voie d'évolution et de progrès. C'est pourquoi, eudiaste, il te faut aimer les sports. Mais il convient de ne les aimer qu'avec la modération qui doit présider à toutes tes activités et ne jamais oublier qu'ils ne sont qu'un moyen de développement et non un but en eux-mêmes.
Les sports, c'est le jeu, ce sont des exercices physiques accompagnés d'une certaine attention de l'esprit, attention qui doit distraire et reposer celui-ci de ses préoccupations habituelles. Il te faut donc rechercher les sports modérés qui sont pour le corps et l'esprit un véritable délassement, éviter les sports violents et les championnats qui obligent les organes à un effort trop grand en un court espace de temps; ils exigent pour la plupart un développement partiel et exagéré de la musculature, développement qui force la nature, et dont nous avons montré dernièrement tout le danger. Comme les exercices d'athlétisme, les sports de compétition détruisent l'harmonie physique de l'être et fatiguent exagérément le coeur de celui qui les pratique. [1]
Nous ne parlerons pas ici de la marche proprement dite qui est un geste naturel de l'homme et non un sport. D'elle dérivent cependant certains exercices recommandables qui, eux, méritent ce nom et dont il nous faut dire quelques mots. La course à pied et le saut sont de bons exercices, mais pratiqués avec modération, sans idée de compétition et sans désir de battre un record quelconque. Le patinage, en tenant compte des mêmes restrictions, est à conseiller en ce qu'il exige une grande souplesse du corps et une certaine maîtrise des mouvements; c'est là un sport de plein air qui convient aux biens portants, mais ne doit être pratiqué qu'avec prudence par ceux dont le cœur et les poumons ne sont pas parfaitement sains. Nous déconseillons le patinage pratiqué dans les salles closes, ainsi, d'ailleurs, que tous les exercices pratiqués dans ces conditions, la danse, par exemple. Le golf — qui, malheureusement, n'est pas à la portée de tous — est un excellent sport qui convient à tous les âges, qui unit la marche à un grand effort d'attention et nécessite une parfaite maîtrise des gestes. Le tennis — au grand air, bien entendu — participe des mêmes qualités.
La natation est peut-être le sport le plus complet qui soit et le plus harmonieux par l'action simultanée qu'il exige de tous les muscles du corps. Toute personne bien portante devrait savoir nager et s'y exercer fréquemment. La natation ne peut être déconseillée qu'aux malades cardiaques ou atteints d'affections pulmonaires graves [2]; c'est, avant tout, en effet, le sport de la respiration qui doit être profonde et bien rythmée. Le canotage, pratiqué avec modération et sans vitesse excessive, avec siège à glissière, est également un sport des plus hygiéniques et des plus complets. L'escrime est un excellent exercice, à la condition qu'on s'y exerce également du bras gauche et du bras droit et, de préférence, en plein air. Par sa technique compliquée, mais nécessitant des réactions rapides, ce sport exerce à la fois l'esprit et le corps. On ne peut que regretter de voir actuellement cet exercice plein d'intelligence, de finesse et d'élégance détrôné par la boxe, scientifique, certes, mais brutale et dangereuse et qu'il convient de laisser aux professionnels.
La valeur de certains autres sports dépend complètement de la manière dont on les pratique. C'est ainsi que le football et le rugby, considérés comme des jeux entre camarades et joués sans violence peuvent être recommandés, alors que nous ne saurions trop déconseiller ces mêmes sports — et particulièrement le rugby — lorsqu'il s'agit de matchs entre équipes où la brutalité d'adversaires fanatisés par le désir de la victoire ne connaît pas de limites. Il en est de même, nous l'avons dit plus haut, pour tous les sports où l'idée de compétition domine et dans lesquels le résultat du jeu importe seul, sans qu'on se soucie de développement ou de santé individuels.
L'équitation est un bon exercice en ce qu'il permet de longues courses en plein air, mais il doit être pratiqué avec modération parce qu'il rompt l'harmonie musculaire en développant exagérément les membres inférieurs et les muscles du bassin. Tout le monde connaît la silhouette très particulière des cavaliers fervents : jambes arquées, en légère demi-flexion, bassin élargi [3]. La bicyclette qui est, elle aussi, un agréable moyen de promenade est un très mauvais sport, développant exagérément les muscles des jambes et, ce qui est plus grave, atrophiant le thorax et déformant l'épine dorsale par la position voûtée qu'exige la tenue du guidon [4].
Mais, nous le répétons, tous les sports sont bons ou mauvais selon qu'on les pratique bien ou mal. Pour toi, eudiaste, ils ne doivent être qu'une occasion de s'ébattre au grand air, en plein soleil, de communier un peu plus avec les forces vives de la Nature par la ventilation plus large de tes poumons, par le jeu harmonieusement accéléré de tes muscles, par une sudation modérée qui favorise tes éliminations [5]. Les sports ne deviennent dangereux que lorsqu'ils sont une cause de fatigue excessive. Tes forces musculaires ne sont pas inépuisables et, pour toi qui te proposes des buts initiatiques élevés, il y a mieux à faire qu'à utiliser toutes ces réserves d'énergie pour la gloire assez vaine d'être un champion de sport. Ce que tu dois rechercher, nous te l'avons déjà dit maintes fois, c'est le développement harmonieux de toutes les facultés de ton corps et de ton esprit et non le développement exagéré de l'une de ces facultés aux dépens de toutes les autres. Car, ainsi, en dehors des dangers physiques que tu pourrais courir, tu sortirais de la voie de l'Initiation eudiaque qui est celle de l'équilibre et du juste milieu.
(à suivre)
Henri DURVILLE.
Notes de contextualisation
1. Sports de compétition et santé. Durville se méfie des efforts de compétition. Les connaissances actuelles montrent qu'une pratique sportive adaptée, même intensive, peut être bénéfique. Les risques dépendent de la préparation, de la charge d'entraînement et de la santé du pratiquant.
2. Natation et maladies cardiaques. La natation n'est pas systématiquement déconseillée aux personnes atteintes d'une affection cardiaque ou pulmonaire. Son adaptation doit tenir compte de la situation médicale individuelle.
3. Équitation et musculature. L'équitation sollicite certains groupes musculaires, mais ne provoque pas nécessairement les déformations physiques décrites ici.
4. Bicyclette et posture. La pratique habituelle du vélo ne provoque pas d'atrophie du thorax ni de déformation systématique de la colonne vertébrale. Une position inadaptée peut néanmoins entraîner des douleurs.
5. Transpiration et élimination. La transpiration sert surtout à réguler la température corporelle. Les reins et le foie assurent l'essentiel de l'élimination des déchets métaboliques.